L’expression fake news occupe une place importante dans l’actualité internationale depuis le milieu des années 2010. Elle a été popularisée par son usage intempestif – et souvent abusif – aussi bien par des hommes politiques de premier plan que par les médias. Si le phénomène fake news n’est pas récent, sa gravité et son ampleur se sont toutefois amplifiées en temps de crise, notamment durant l’épidémie de Covid-19.
Anodines et artisanales, les fake news se sont répandues sous la forme de rumeurs et commérages depuis que les humains communiquent entre eux. Dès 1620, dans Novum Organum, le philosophe Francis Bacon décrit la crédulité, conduisant le citoyen à succomber aux «idols of the cave» (‘idoles de la caverne’). L’idée que chacun a une caverne de pensées issues de son environnement, éducation et habitudes qui le pousse à se conforter dans ses propres préjugés.
La propension des hommes à céder aux «idols of the cave» a été exploitée par des Etats et puissances militaires en temps de guerre mais aussi de paix à travers d’ingénieuses stratégies de désinformation. Cependant, la capacité des fake news à voyager loin, longtemps et auprès d’un grand nombre de personnes a été décuplée par deux facteurs principaux : 1) Les réseaux et la technologie et 2) La nature humaine.
Twitter rassemble 330 000 millions d’utilisateurs par mois, Instagram et Facebook en comptent respectivement 1 milliard et 2,7 milliards et la messagerie WhatsApp est un moyen de communication pour 2 milliards d’individus. Jadis, les stratégies de désinformation dépendaient de moyens logistiques lourds : impression, radiodiffusion et distribution clandestine. Les réseaux sociaux permettent désormais une propagation instantanée, et ciblée, de contenus délibérément trompeurs. C’est notamment ce qu’il s’est produit à grande échelle avec l’opération de Cambridge Analytica durant les présidentielles aux Etats-Unis de 2016 et plus récemment pour l’élection du chef d’Etat de l’Ukraine, en 2019. Un an plus tôt, c’était aussi le cas dans le cadre des législatives en Suède.
La propagation de fake news, mais aussi la difficulté accrue de les distinguer d’informations avérées, est également facilitée par l’utilisation de nouveaux outils technologiques. Le développement de l’intelligence artificielle et du deep learning a inauguré l’ère des médias synthétiques. Ceux-ci permettent, par exemple, la création d’extraits audio et vidéo fabriqués de toutes pièces : Les deepfakes. Comme la fausse vidéo d’un Barack Obama, plus vrai que nature, insultant son successeur à la Maison Blanche.
D’autres outils comme les Generative Adversarial Networks (GANs) sont utilisés pour itérer une succession massive de fake news, sans cesse recalibrées afin de les rapprocher le plus possible d’une version que le lecteur/spectateur moyen peut ensuite confondre avec une information crédible et légitime.
En 2018, le trio Roy, Vosoughi et Aral, du Massachussetts Institute of Technology, a publié le fruit de leurs recherches sur les fake news à partir de l’analyse de millions de tweets publiés entre 2006 et 2017. Leur principale conclusion : Sur Twitter, les fake news se propagent plus rapidement que l’information factuelle. Les trois chercheurs estiment que ce qui est vrai sur Twitter, l’est aussi sur d’autres réseaux sociaux majeurs.
En cause, explique régulièrement Sinan Aral : L’attrait qu’exerce la nouveauté et l’insolite auprès des utilisateurs des réseaux sociaux et des citoyens en général. Si la nouveauté attire, elle conduit également la personne l’ayant apprise à la partager. Le chercheur du MIT suggère que la propension à partager la nouveauté – qui se trouve en l’occurrence être une fake news – provient de la volonté d’être perçu comme étant une personne «in the know». Quelqu’un qui disposerait d’une meilleure compréhension de ce qui se déroule dans la société, l’économie et le monde politique.
Si d’instinct, un grand nombre d’observateurs estiment que la propagation des fake news est facilitée par des personnes peu informées ou avec un sens critique réduit, d’autres études indiquent le contraire. Sous le titre provocateur « Why smart people are more likely to believe fake news », le quotidien britannique The Guardian cite les études ayant démontré que des personnes ayant pourtant réussi académiquement n’exercent pas suffisamment leur sens critique face à des fake news. Elles préfèrent se reposer sur leur intuition – la plus souvent trompeuse – à l’égard d’une information fabriquée, notamment par des logiciels comme les GANs. Ces derniers sont exploités pour simuler le plus fidèlement ce qui est crédible avec pour objectif de tromper la vigilance d’un esprit d’ordinaire critique.

La Trahison des Images, Rene Magritte – Photo by Thomas Hawk
Qu’importe la cause de la propagation des fake news, les conséquences et les dégâts engendrés sont importants. Ils vont bien au-delà des désagréments causés à des stars qu’on fait mourir prématurément ou à l’exaspération temporaire à l’égard de parents qui auraient prétendument prénommé leur fille Brexit.
Avant que l’intervention de puissances étrangères dans le processus électoral des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la Suède ou de l’Ukraine – et la sérieuse menace que cela pose aux démocraties – soit évoquée, les fake news avaient déjà engendré d’autres dégâts ; notamment économiques. Ainsi, en avril 2013, le compte Twitter piraté d’Associated Press avait rapporté la «nouvelle» d’un attentat à la Maison Blanche durant lequel l’ancien président Obama aurait été blessé.
Dans un contexte où les entreprises et traders communiquent avec leurs clients et actionnaires via les réseaux sociaux, et où le trading algorithmique tient en compte le fil d’actualités à la minute près, ce fake news a fait chuter lourdement le S&P 500 de New York, évaporant l’équivalent de 130 USD milliards en valeur boursière. Les dégâts n’ont toutefois été que momentanés, car l’indice boursier a rapidement regagné le terrain perdu dans les heures suivant l’incident.
Durant la crise du coronavirus, notamment pendant le confinement total de fin mars à Maurice, les fake news ont failli causer des troubles d’une autre nature : ceux liés à l’ordre public. Le 24 mars, à la suite d’une «nouvelle» faisant état de pillages en cours dans une grande surface du nord du pays, un fort contingent de police s’est rendu, de nuit, dans ce hypermarché au nord de Port-Louis. Pendant que la police concentrait ses moyens de surveillance autour de ce centre commercial, c’est un autre commerce ; toujours en banlieue de la capitale ; mais moins surveillé ; qui avait été vandalisé.
Durant la même période, le nombre officiel de malades de la Covid-19 dans le pays a été contesté sur une base quasi quotidienne. WhatsApp est devenu, durant cette période, la plateforme d’échange privilégiée pour transmettre le prétendument nombre réel de personnes infectées. Dans certain cas, des cartes du pays signalaient même les foyers d’infection, forçant, une nouvelle fois, les forces de l’ordre à effectuer de discrètes mais régulières patrouilles dans ces endroits afin de prévenir tout dérapage.
A Maurice, comme ailleurs, le climat anxiogène causé par l’épidémie de Covid-19 a favorisé la propagation d’un nombre considérable de fake news. Un certain nombre de ces fake news contredisaient directement les consignes des autorités publiques visant à ralentir la propagation de la maladie. Au Canada, 25% des personnes participant à une étude de l’University of Regina ont cru, à tort, qu’une fake news était en fait une information factuelle et crédible. En Grande Bretagne, une étude commanditée par Ofcom en mars a conclu que, face au déluge d’information sur le coronavirus, 40% des personnes interrogées ne savaient plus faire la différence entre ce qui était vrai de ce qui ne l’était pas. Malgré le manque de données, il semble probable que, dans une certaine mesure, les résultats de ces études soient également applicables au contexte mauricien.
Devant l’essor des fake news, un plan d’actions croisées est suggéré. Celui-ci requiert toutefois l’intervention de plusieurs acteurs ; sans garantie de succès, voire avec d’autres risques associés dans certains cas.
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Charles Telfair Centreis an independent nonpartisan not for profit organisation and does not take specific positions. All views, positions, and conclusions expressed in our publications are solely those of the author(s).